28 avril 2015

La saison des haies


Au printemps, les haies sont traditionnellement le lieu des rendez-vous romantiques à l'écart de tout regard indiscret. Elles abritent volontiers dans leurs profondeurs des conciliabules d'adolescents fomentant quelque entourloupe ou projetant de réformer le monde de fond en comble. La haie est aussi bien l'indispensable cachette où l'on peut tout perdre et tout retrouver. Et plus encore si affinités ...

 
 

En effet, la haie végétale est un symbole multiple et complexe : servant de refuge ou d'abri à toutes sortes d'animaux, elle protège les plantes fragiles des assauts du vent et des pas des promeneurs. Elle permet à diverses espèces d'y nicher et de prospérer dans une tranquillité relative. Pour l'habitant des haies, tous ces recoins calmes et secrets sont une aubaine inestimable. Et il y en a pour tous les goûts, du très ombreux au plus ensoleillé ...
 
Mais le jardinier qui conçoit sa haie le fait d'abord pour des motifs d'ordre et de cloisonnement : il veut séparer des espaces, forcer des destins à se plier à sa propre vision du monde. Il est ici le metteur en scène d'un microcosme à sa mesure.
 
Ce pouvoir puissamment métaphorique de la haie, certains politiques l'ont bien compris. Notamment au sommet de l'état français où l'on brasse beaucoup de concepts à la fois, ce qui a curieusement le don de susciter quelques vagues d'indignation. Estimant n'avoir rien de mieux à faire dans l'immédiat, le gouvernement a donc entrepris de dessiner quelques haies au crayon levé pour parer au plus pressé :
  • tenter de dissimuler ce qui ne devrait pas tomber entre toutes les mains;
  • savoir avant tout le monde se qui se trame sur les interwebs;
  • identifier d'éventuels terroristes en puissance (alibi central);
  • manipuler discrètement l'opinion;
  • espionner le bon peuple pour l'empêcher de faire/dire/penser des bêtises.

C'est mû par une précipitation assez inhabituelle que le gouvernement Valls II a donc fait voter le 19 mars 2015 son projet de la Loi sur le Renseignement. Dans cette optique de surveillance les "haies" ne serviront plus de planque accueillante, mais seront désormais envisagées comme des pièges espions, des boîtes noires destinées à recueillir et trier les données et métadonnées des connexions des internautes. Les opérateurs internet (fournisseurs d'accès, sites, hébergeurs) seront par conséquent mis en demeure de s'équiper en vue de la collecte d'informations sur les pratiques et itinéraires de leurs hôtes, notamment par le biais de dispositifs algorithmiques.
 
Dans ce contexte, ce ne sont plus des haies, mais des barrières qui nous sont opposées, des balises informatiques placées opportunément sur les routes virtuelles que nous empruntons, dans le but d'espionner encore un peu plus nos habitudes et d'analyser notre profil. 

Il est désormais assez légitime de se demander si le monde qu'on nous prépare pour demain ou après-demain fait encore envie ? On peut en effet concevoir quelques affreux doutes, surtout lorsqu'on a entendu le ministre de l'intérieur français, Bernard Cazeneuve, affirmer devant l'Assemblée nationale que "la vie privée n'est pas une liberté" !
 
 
 

15 avril 2015

Apologie du troll

 
Non, le troll n'est pas qu'un empêcheur de tourner en rond et de ronronner paisiblement entre soi. Il est aussi cette petite pluie de printemps providentielle et rafraichissante, qui permet à la végétation de s'épanouir et aux oiseaux de gazouiller sous l'ondée.

Antonio Casilli, spécialiste de la sociologie des réseaux, nous explique que "le troll est le négatif dialectique. Celui qui met les pieds dans le plat, casse les codes, conteste l'autorité. Son intervention est capitale dans le processus social. Il produit du débat et enrichit in fine la qualité du Web".
 
De fait, c'est en l'appréciant comme le Joker dans un jeu de cartes que l'on est le plus à même de percevoir sa véritable portée philosophique.

Les sociétés traditionnelles avaient bien compris que cette fonction perturbante était indispensable au maintien d'un certain équilibre des valeurs et l'avaient donc insérée de plein droit dans des rituels symboliques parfois complexes. On en voit encore quelques exemples de nos jours, comme dans les pratiques ancestrales du Carnaval.

Le Joker ou le troll viennent remettre en question ce que l'on prenait pour acquis. Ils ouvrent des brèches béantes dans le réel, permettant ainsi de "rafraîchir la pageselon l'expression consacrée dans le domaine informatique et la navigation sur le web. En une interminable fraction de seconde, envolées les habitudes, évanouies les certitudes. En cet instant panique le monde s'affaisse sur lui-même, le château de cartes s'effondre, laissant entrevoir de nouveaux horizons pleins de possibles.

Le Joker apporte toujours plus qu'il ne prend, car c'est précisément au moment où l'on perd pied qu'on apprend à voler en esprit, autrement dit à penser de manière autonome et créative. Et cet impondérable, même les sociétés les plus rigides doivent l'intégrer dans leurs systèmes.

Le jour où il n'y aura plus de troll pour mettre malicieusement la pagaille dans une assemblée trop sérieuse, il n'y aura plus personne pour penser. Les robots, ou les Autres, auront donc gagné la partie.

Mais une partie seulement ...



 

 

26 mars 2015

Evanescences philosophiques


L'époque en est aux faits divers, aux petites saynètes croquées sur le vif et s'enchaînant les unes aux autres comme un sautoir de perles multicolores. L'existence même des médias suppose en effet une livraison ininterrompue de matière première sous forme de nouvelles racoleuses et pittoresques, ce qui inhibe par conséquent la marge laissée à l'appréciation sinon à l'exégèse de tous ces événements disparates.
 


 
Cette pratique contemporaine ne semble indisposer personne, pas même ceux dont le métier est précisément la critique. Au fond, il se pourrait même que cela les arrange : plus vite on passe d'un objet à l'autre, plus vite leur marge d'erreur dans l'analyse phénoménologique sera réduite. Et c'est bien là que réside l'infirmité de cette civilisation. On étouffe la pensée sous une avalanche de données futiles, d'amplitude variable mais en flux continu.
 
Ainsi l'homme de la rue a-t-il seulement sur la langue le nom de quelque philosophe contemporain ? En France, si l'on excepte Michel Onfray qui fait plus œuvre de vulgarisateur que d'auteur original, on ne voit guère que le vénérable Alain Badiou, décidant sur le tard de sortir de son cénacle ésotérique pour s'offrir au grand public et accepter quelques interventions télévisuelles.
 
Mais connaît-on assez l'inventif et novateur Quentin Meillassoux, dont l'excellent opus "Métaphysique et Fiction des mondes hors-science" est un petit bijou, tant au niveau du style qu'à celui de la vision philosophique et du raisonnement ? Ce jeune auteur prometteur s'intéresse aux univers non conventionnels, ce qui est clairement une marque de vitalité par les temps qui courent. Qu'on en juge par cet extrait sur la possibilité de mondes non kantiens :
 
"Pourtant une telle remarque sur l'imaginaire hors-science nous met aussitôt sur la piste d'une faiblesse possible de la solution kantienne. En effet, qu'est-ce qui nous empêche, après tout, d'imaginer des mondes hors-science beaucoup plus stables, et par là-même beaucoup plus intéressants que ceux décrits par Kant ? Pourquoi, au juste, ne peut-on imaginer des mondes insoumis à des lois nécessaires : des mondes, donc, plutôt instables, capables de comportements absurdes ici ou là, mais dans l'ensemble, réguliers, quoique d'une régularité ne résultant en rien de processus causaux nécessaires ? Autrement dit, qu'est-ce qui permet à Kant d'exclure la possibilité qu'existent des monde de fait réguliers dans les grandes lignes, mais d'une régularité approximative, ne procédant d'aucune loi universelle ? Pourquoi un monde sans lois devrait-il être à coup sûr frénétiquement inconstant ? Kant nous dit : si notre monde n'obéissait à aucune loi nécessaire, rien ne subsisterait du monde. Mais, a-t-on envie de lui répondre, un monde qui n'obéit à aucune loi n'a aucune raison d'être chaotique plutôt qu'ordonné : il doit pouvoir être indifféremment l'un ou l'autre puisque précisément on ne peut rien lui imposer.

Si nous tentons à notre tour d'approfondir cette hypothèse des mondes hors-science, nous nous apercevons en effet que la thèse de Kant suivant laquelle la science et la conscience auraient les mêmes conditions de possibilité - à savoir la nécessité des lois - ne résiste pas à l'analyse, car nous pouvons fictionner autant de mondes que nous le désirons qui la contredisent avec évidence."

Voilà qui nous change quelque peu des surfaces sans aspérité et sans saveur de nos médias quotidiens !



Illustration :

Vladimir Kush
"Diary of Discoveries"

  


23 mars 2015

Détournement de printemps


Certes notre espace se remplit du délicieux gazouillis des oiseaux et le magnolia se pare de ses  fleurs d'un rose si délicat, mais quelque chose paraît cependant clocher dans ce retour attendu du printemps. Des signaux suspects se font jour, qui ne peuvent échapper qu'aux plus distraits d'entre nous. Quelqu'un ou quelque chose profite en effet de la réapparition de certaines conjonctions vernales pour tenter d'introduire dans nos vies des balises subliminales.
 
 
Il y eût d'abord cette fameuse éclipse solaire trop bruyamment annoncée, trop bien préparée et qui nous fût finalement invisible, prétendument pour cause de couverture nuageuse dense sur le continent. Puis cette marée d'équinoxe, qu'on nous vantait comme centennale dans les médias, pour ne ressembler au bout du compte qu'à tant d'autres marées, les unes se succédant aux autres dans une perspective des plus familières.
 
Il y a bien quelque chose dans l'air qui sent l'entourloupe, on voudrait nous raconter des histoires qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Les entités technomédiatiques qui s'arrogent maintenant le pouvoir de falsifier le réel semblent bien décidées à distraire notre attention par des effets d'illusionnisme si sophistiqués qu'ils en deviennent presque imperceptibles. Il faut déjà avoir un bon fond de paranoïa, accompagné d'un sens subtil de l'observation pour comprendre que ça ne tourne plus tout à fait rond et que le printemps n'est pas exactement à la place où il devrait être.
 
Quand les affidés du pouvoir se mettent à mélanger la technologie et la nature, les résultats peuvent être surprenants. Et si, pour parachever le tableau on y rajoute une petite couche d'envoûtement médiatique à l'intention d'un public crédule, il suffit de faire un tout petit pas de côté pour se retrouver en pleine science-fiction. Dès lors, on peut très vite commencer à faire des rapprochements, à mettre certains évènements en parallèle et à tenter de contextualiser quelques déclarations officielles. La tête nous tourne. Nous prendrait-on pour des ânes ?

Les pièces du puzzle se remettent alors en place d'elles même, comme un jackpot qui déboule gaiement de la machine à sous. Il suffit maintenant de voir au travers du filtre imposé par le discours médiatique pour comprendre que les choses ne s'agencent pas forcément comme on voudrait nous le faire croire ...



Illustration :

Hiroshe Konno
Poster publicitaire

  
 
 


12 mars 2015

Internet ou les fragments du rêve


En tant que qu'individus dotés de la faculté de penser nous avons toujours su naviguer de manière instinctive entre les dimensions noétiques, les idées non linéaires et les paliers d'abstraction, les enchaînements nécessaires s'effectuant en mode subliminal dans les profondeurs du champ cognitif. Notre mémoire permet le cas échéant de retracer les cheminements parcourus dans le développement d'une séquence réflexive et d'y apporter des éléments complémentaires, voire de subtiles retouches. Le déroulement, le brassage et la manipulation de plans conceptuels complexes sont à la portée d'un enfant de cinq ans qui saurait jouer aux cartes.
 
Avec l'implémentation d'internet on a cette fois affaire à toute autre chose : une sorte de superficialité multiforme et sans fondements, qui procure néanmoins  l'illusion de ressources virtuelles inépuisables.

On prend rarement ce petit  temps d'arrêt qui nous permettrait de réfléchir à l'origine et à la nature de toutes les informations qui défilent sur nos écrans. Il arrive encore aux internautes les plus aguerris de glisser comme des novices sur cette patinoire en trompe-l'oeil et qui pourtant ne recèle aucune épaisseur, densité ou profondeur que l'on pourrait sonder. A moins qu'on ne veuille y poursuivre éperdument la mythologie urbaine du "dark internet" ou que l'on aille perdre ses repères dans quelque jeu de conquête spatiale en ligne. En vérité, tout ce qui apparaît à nos requêtes ce sont des bribes d'information sans contenu réel et aux origines des plus aléatoires. Pour s'en convaincre il suffit de se rappeler que n'importe qui peut ouvrir instantanément un site web et y encoder tout ce qui lui chante. C'est un peu du pittoresque d'un champ de foire médiéval que l'on retrouve ici : des charlatans et des magiciens s'y côtoient dans la pénombre propice de l'anonymat. De doctes experts frôlent des quasi-analphabètes sans qu'on puisse clairement les distinguer au premier abord. Les motivations aussi se mélangent et créent des interférences occultes. Certains transportent leurs intérêts commerciaux ou leurs ambitions professionnelles bien au-delà du visible, alors que d'autres ne sont animés que par l'étalage public de leur autobiographie romancée.
 
On avait pourtant voulu voir dans ce brouillard virtuel une nouvelle agora pour l'intelligence humaine, alors qu'on ne fait qu'y pressentir un lieu de perdition pour les traditions culturelles et les langages. Les spécialistes se regroupent entre eux, dans des aréopages très confidentiels, quand le grand public se contente des offres minimalistes d'un Google devenu national et soumis aux restrictions légales en vigueur dans les pays hôtes. Wikipédia, comme on  l'avait déjà souligné dans un précédent billet, n'est que la pointe fluctuante d'un iceberg indéfini de volontaires plus ou moins versés dans leur domaine. Il s'avère donc bien qu'à rapide allure certaines données mémorielles aillent se perdre dans les limbes, il y a maintenant des langages qu'on oublie de parler et des écritures qui ne servent plus.

Pour conjurer l'extinction des civilisations, il conviendra donc de ne pas renoncer à ses fondamentaux les plus précieux, chacun les siens.
Cheminer à la rencontre des grands arbres pour leur adresser quelques sourires intérieurs. Lever les yeux pour sonder les nuages.
Consulter encore tous ces vieux livres fatigués, ne pas se lasser d'inscrire quelques phrases brèves autant qu'inspirées dans un gros cahier à la couverture ternie.
Parcourir les rayons des bibliothèques, à la recherche de tous ces ouvrages qui ne seront jamais mis en ligne et qui s'abîmeront dans l'oubli, comme jadis Alexandrie.




Illustration :

Rob GONSALVES (Canada)

 
 


27 février 2015

Tout vient à point


On n'y pense qu'assez rarement et le constat ne fait généralement que nous effleurer juste en passant. S'y arrêter trop longtemps serait comme effleurer un mystère ou surprendre un secret que nous n'aurions pas à connaître. Il apparaît pourtant avec évidence qu'il y a toujours quelque forme de perfection dans l'imperfection, une tonalité idéale jusque dans l'essai raté. Il y a toujours une échelle de secours qui se déroule sous nos pas, juste au moment critique. 
 
Lorsqu'on a traversé un tunnel et qu'on en ressort indemne de l'autre côté, on réalise soudain à quel point il était finalement confortable d'être assis dans le noir au milieu de nulle part, avec sa pensée comme seul bagage. Une plongée dans un milieu étrange et une sorte de confiance fondamentale qui nous préserve en toute circonstance.

Chaque situation se fond avec délicatesse dans une autre, juste le temps de faire quelque peu bouger les lignes et de placer quelques repères inédits. L'esprit s'applique méthodiquement à la construction d'une vaste trame mélodique, laissant comme un commentaire discret flotter à l'arrière-plan. Un sous-titrage sur lequel il devrait toujours être possible de revenir ultérieurement en cas de besoin. Une documentation clés en mains pour la mémoire, pour les vieux jours quand la vue baisse et où la seule lecture qui convienne encore est celle de l'autobiographie.

Sachant que l'espace n'est qu'une invention courante de l'esprit, on pourrait facilement se sentir à l'étroit ou ressentir quelque impression d'oppression. Curieusement, il n'en est rien. Dès que le besoin s'en fait sentir, le champ se libère et de nouvelles perspectives s'offrent à notre insatiable curiosité. De nouveaux problèmes physiques et métaphysiques affluent en requérant toute notre attention. Même en rêve, l'esprit tisse ses conjectures sans faire de pause, filant sans cesse des poèmes longs et des métaphores subtiles.

Quand donc prenons-nous le temps de faire une pause pour méditer en termes de gratitude ? Pour reconnaître enfin que tout cela n'est que pure merveille, rêve éveillé, conte de fées et parfaite félicité ...




Illustration :

Vladimir KUSH
"Cueillette de fruits"

 
 


20 février 2015

La construction de forteresses conceptuelles


Il existe dans tout système social une propension exagérée à la production névrotique de ce qu'on pourrait appeler des bastions conceptuels réservés. Le plus souvent cet exercice vise à instituer quelque nouveau dogme ou quelque manière biaisée de voir les choses. Mais plus généralement, le but de la manœuvre consiste très prosaïquement à couvrir des situations bancales qui perdurent sans trouver de solution, ou des scandales imminents qu'il s'agira de dissimuler le plus longtemps possible.
 
 
 
 
En gros, il s'agit de délimiter par simple principe d'autorité, certains seuils conceptuels à ne pas franchir. Ou encore d'instaurer des zones de non-dit, voilées d'une brume assez perverse de crainte et d'ignorance. C'est toujours une entreprise risquée, sachant que l'esprit adore fureter partout et surtout là où on lui dit de ne pas aller !

Prenons pour exemple récent le gouvernement français qui, soucieux de se dissocier au moins momentanément de ses mauvais résultats économiques, a délibérément choisi de mettre en scène à grand frais des thématiques sociales à connotation ethnico-religieuse. C'est avec une certaine théâtralité non dénuée de machiavélisme qu'il s'efforçait ainsi de récupérer à son profit les retombées des attentats terroristes de janvier et d'organiser un défilé très peu spontané sous le désormais célèbre slogan "Je suis Charlie". A cette occasion, certains mots furent lâchés à dessein dans les media, comme des grains disséminés dans un poulailler : islamisme, antisémitisme, jihad, alya, Israël, Syrie. Cette délicate campagne d'intoxication avait évidemment pour but de définir certaines affinités électives sans toutefois paraître stigmatiser trop directement l'une ou l'autre des parties. Plutôt que de faire progresser l'ensemble du problème dans le sens d'une recherche de solutions, il s'agissait en réalité de sanctuariser le débat. Ou plus concrètement encore, de le délégitimer.
 
Toujours est-il que la pensée, dans ses fluctuations, ne saurait se contenter de symboles aussi minimalistes surtout si d'entrée de jeu ils paraissent à l'évidence quelque peu déséquilibrés. L'exigence de l'esprit est d'aller toujours au-delà des limites supposées, bien au-delà même de toute formulation verbale. C'est fort mal en comprendre la nature subtile que de présumer que l'intellect allait s'arrêter net devant un concept préformaté, moulé à la louche et gracieusement distribué par tous les canaux médiatiques  !

Bien au contraire, les contorsions que le gouvernement s'inflige pour tenter de sanctuariser certaines problématiques ne font qu'attiser les soupçons et enfler les polémiques. D'autant que par la bouche même du premier ministre se profile déjà l'ombre de la censure ...







 
 
 

8 février 2015

Combler les manques


 
A contempler ces arbres qui habitent avec tant d'élégance et d'ingéniosité juste au-dessus de nulle part, il peut venir à l'idée que vivre c'est essentiellement combler des failles. Il serait donc question de faire ce qui n'a jamais été fait et d'inventer ce qui n'existe pas. Ou encore de penser l'impensé. Et ça c'est vraiment génial comme mission : activer des creux ontologiques.
 
 
 
 
On se retrouve dès lors avec l'objectif implicite de pallier à certaines carences et d'instruire des absences. Ou encore, de constater des lacunes. Et ce n'est pas l'ouvrage qui manque, si on veut bien regarder autour de soi. Non seulement cet objectif de comblement du vide est particulièrement stimulant, mais en plus il représente de quoi occuper une vie entière. Et même beaucoup plus, puisque bizarrement le non-être semble toujours plus abondant que l'être. Ah! côtoyer de profonds abîmes et s'avancer sans hésiter dans l'étrange inconnu.

Il faut donc beaucoup d'imagination pour vivre en pleine conscience, car à vrai dire rien n'est prescrit ni programmé par avance. Il s'agit d'inventer la mélodie à chaque instant tout en se contentant de l'orchestre d'amateurs qui est mis à notre disposition : les rafales désaccordées du vent sur les toits, le soleil qui n'est jamais là où il faudrait pour la photo et la nuit insaisissable. Ah! la nuit qui est toujours trop longue ou trop courte.

Toutefois de cette prodigieuse faculté créative dont nous bénéficions minute après minute découle nécessairement une forme de responsabilité philosophique qui devrait imprégner nos orientations et nos réflexions. La nature de l'enjeu est d'une grande noblesse : quand on a le pouvoir de meubler le vide, ne serait-ce que l'espace d'un instant, on peut aussi faire en sorte que le prochain geste soit juste et que la pensée soit belle, harmonieuse et bienfaisante ...





 
 


31 janvier 2015

L'effet neige ...


 
Une simple averse de neige et le monde entier devient étrange, si calme et si précieux. Des flocons tombent comme de grosses fleurs, en planant. De temps en temps on entend le petit cri interrogateur d'un oiseau, un seul battement d'ailes. Le silence retombe, c'est un poème pour l'âme et un repos pour la nature ...
 
Froid saisissant et perte momentanée des repères communs : ce délicat sortilège d'apparence vaguement extraterrestre ne recèle pourtant aucune dangerosité. En réalité, la neige est une puissante leçon métaphysique qui nous enseigne à distinguer la forme et le fond, à discerner peut-être l'essentiel de l'inessentiel.
 
Toutefois, ces images littéraires éculées qui nous viennent spontanément à l'esprit, comme "le grand manteau blanc", contiennent des vérités certes profondes, mais ne pouvant être vérifiées de nos jours que dans les campagnes reculées.

En ville, la neige disparaît très vite sous l'effet conjugué de la température environnante et d'une circulation automobile intensive. Dans un cadre urbain l'épisode neigeux d'amplitude moyenne suscite de généreux épandages de gros sel, ce qui ne manquera pas d'entraîner inexorablement l'apparition d'une boue légèrement toxique qui ira s'infiltrer dans les égouts. Poème des évanescences ...
 
Toujours est-il que fors la guerre, seul une puissante tempête de neige est encore en mesure de stopper net la course folle d'une civilisation déjà sur le déclin et qui n'arrête pas un seul instant de courir à sa perte. Le temps peut-être de se retrouver seul, face à soi-même et à ses propres choix philosophiques.

Alors confortablement emmitouflé et muni d'une haute tasse de café fumant ainsi que de quelques biscuits, on peut se mettre à examiner ce qui est à nos yeux important et ce qui ne l'est pas. Rien ne presse. La neige continue à tomber ...





Illustration

Estampe de Utagawa HIROSHIGE



 
 
 
 
 
 
 


25 janvier 2015

Et maintenant dix mille constellations à décrypter



Il n'y a pas lieu d'être effrayé, ni de s'en étonner. Le moment est venu et vous le savez bien.
 
Il faudra maintenant se rappeler de toutes les lectures, les formules secrètes et les calculs impossibles. Il faudra accepter la solitude et parfois le désarroi. Comme si la terre avait glissé toute entière derrière le monde ...
 
Et les constellations qui maintenant apparaissent ne sont déjà plus les mêmes, ne représentent plus rien dans les registres du connu. Et ne mènent même plus du nord au sud.

Il faut maintenant monter aux terrasses hautes pour pouvoir descendre en soi-même. Sans compagnon et sans consolation. Les animaux aimés sont tous partis en éclaireurs. Il s'agit maintenant de comprendre de quoi il retourne. Scruter le fond des nuages pour en apprendre plus et peut-être saisir deux, trois mots d'un langage étonnant.

Ne pas reculer, ne pas redescendre les marches et fixer l'horizon sans se lasser, l'horizon intérieur où défilent des merveilles.

Subjugués par la recrudescence des pseudo catastrophes, nous avions pris cela pour des avertissements. En fait, il s'agissait d'un nouveau langage, un langage inventé et imposé. Comme dans un rêve, mais le rêve est inscrit dans le jour et le jour est maintenant commencé.

Ainsi nuit et jour, nous veillons aux fenêtres des tours et nous interprétons les gestes d'une langue hier encore inconnue, mais qui nous devient de plus en plus familière à mesure que notre intuition s'affine. Vaincre le vertige et libérer le pouvoir mental de ses assignations, telle est à présent notre infaillible méthode.





Illustration

M.C. Escher








 
 

22 janvier 2015

Camper dans l'intervalle

 

L'esprit se meut dans un espace ontologique privilégié, ce champ quasi illimité qui s'étend entre l'avant et l'après, l'être et le non-être. La pensée ne fait que jouer comme le vent à travers les haubans ...
 
 



Ceux qui prétendent gouverner les peuples savent cela d'instinct. C'est pourquoi ils imaginent toujours des leurres destinés à capter l'attention, à  paralyser l'esprit. Des cadres symboliques sont ainsi prescrits pour contrôler les citoyens, que l'on va traiter en troupeau comme on ramène le bétail de la prairie. Le conduire à demeure, avec quelques slogans simples à retenir et quelques petits drapeaux à agiter.

L'autre jour à Paris et contrairement à des apparences habilement suggérées, l'organisateur de la grande marche compassionnelle n'était certainement pas le peuple. Curieusement,  le raisonnement n'était pas non plus invité à la cérémonie. Et dès les dernières banderoles remisées, ne voit-on pas déjà se profiler quelques lois expéditives, quelques manœuvres visant la liberté d'expression sur le web et divers aménagements restrictifs qu'on espère pouvoir instaurer sans provoquer trop d'agitation populaire ? Il faut reconnaître que la passion française pour les grands attroupements appelés "manifs" par les initiés, a été largement assouvie ces derniers temps. Comme par miracle, la route est donc aplanie pour laisser libre cours à l'instauration de quelques nouvelles réglementations.
 
Ne jamais oublier que la liberté de pensée est d'abord un pas de côté. Un mouvement furtif de travers : on ne voit bien qu'en perspective. Toutefois l'art de l'esquive et le flair du piège ne se consolident qu'au travers d'une pratique constante et d'une certaine autodiscipline. D'autant que l'intellect aime aussi à se jouer les arrêts sur image, les retours en arrière et les "no go zones". La paresse mentale devient si vite un mauvais pli.

L'intervalle est donc encore un sanctuaire pour l'esprit. Nul ne peut l'en déloger ni l'empêcher d'y procéder, mais ça pourrait bien changer si on n'y prend pas garde ...





  
 
 


17 janvier 2015

Vagues mentales


Il était donc question ces derniers jours de caricatures considérées par beaucoup de musulmans comme blasphématoires, de leur publication réitérée et de l'exécution de leurs éditeurs par un commando présumé islamique.

Quand la pensée se laisse submerger par des vagues d'émotion elle se met aussitôt en danger, quelle que soit par ailleurs la qualité de cette émotion. Ce genre de phénomène a toujours été exploité avec plus ou moins de talent par toute sorte de manipulateurs, à commencer par des politiques rusés, des guides spirituels ou des conférenciers efficaces.
 
 


Personnellement, si on me proposait aujourd'hui de descendre dans la rue pour scander un slogan avec des milliers d'autres personnes, cela me poserait un problème.  Servir une cause est une chose, servir d'alibi en est une autre. Dans ce monde de la communication virtuelle, où l'affichage des écrans se renouvelle au rythme de la respiration, tout évènement sombre aussitôt dans l'oubli s'il n'est pas soigneusement balisé par de forts signaux symboliques. Dès lors, une telle manifestation collective ne peut qu'avoir été instrumentalisée à leur service par ceux qui l'ont organisée.

Sauf à rechercher la fraternité et la chaleur humaine, il est assez vain de défiler avec une pancarte décorée du mot d'ordre du jour. Car c'est bien d'emprise mentale qu'il s'agissait l'autre dimanche et la suite de l'histoire ne manquera pas de démontrer qu'il s'agissait là d'un tournant stratégique dans une guerre de civilisation. Et sans doute pas dans le sens rêvé par ceux qui défilaient.

Il valait donc aussi bien occuper son dimanche en faisant quelques recherches documentaires sur le sujet en question, ou bayer aux corneilles tout simplement ! Mais chacun s'occupe de sa conscience comme il l'entend ...



 





6 janvier 2015

Cent rivières


 
Tandis que la civilisation actuelle poursuit sa course folle vers les abîmes avec toute l'inconscience de la mauvaise foi, saccageant la nature et ses propres moyens de survie, des regards alternatifs nous offrent pourtant de nouvelles plateformes de pensée qui parviennent à concilier l'intérieur et l'extérieur, l'esprit et le corps.
 
Ainsi en est-il des œuvres oniriques de ce peintre et architecte d'origine autrichienne Friedensreich Regenstag Dunkelbunt Hundertwasser (1928-2000), dont toute l'œuvre est parsemée de symboles poétiques, à commencer par son nom d'artiste féru de complications. Qu'on en juge un peu : son pseudonyme officiel veut dire Royaume de la Paix, Jour de Pluie, Coloré sombre, Cent Eaux. Un concentré de psychologie jungienne et de linguistique extra-européenne, notamment japonaise. Tout le charme des jeux de pistes, des messages secrets cachés dans les arbres, de l'imagination à revendre !

Alors qu'il aimait à se présenter comme un architecte-médecin, on devine que toute cette luxuriance n'est que le diagnostic du malaise de la fin d'un monde : elle annonce que désormais il faudra se contenter de bribes, de retombées à ravauder. Qu'il vaudra mieux être aguerri au plan de l'imaginaire pour arriver à survivre dans celui du réalisme. Au chapitre culturel, il ne subsistera bientôt que des feuilles balayées par le vent, des fragments d'art éparpillés, des manuscrits dérobés et des bibliothèques indûment spoliées. Des micmacs virtuels sur le web (autrement nommé l'océan des plagiats) à la vente illicite de patrimoine culturel par certains gouvernements se prétendant insolvables comme à l'émergence de divers cataclysmes climatiques, l'ambiance se fait chaque jour un peu plus glauque. D'autant que le brassage accéléré des populations entraîne une nécessaire simplification de la communication et que dès lors, les références culturelles ont tendance à s'annuler les unes les autres plutôt que de se compléter harmonieusement.

C'est dans ce contexte perturbant que les visions pénétrantes de Hundertwasser peuvent nous aider à nous déplacer dans les strates mentales et à nous donner le courage d'avancer dans le paysage ! 



Hundertwasser, Waldspirale
(Spirale de la Forêt)
Darmstadt, Allemagne

 



 
 

3 janvier 2015

Algorithme inaugural

 
L'opération métaphysique la plus délicate, pour un conteur qui se veut efficace, est dans le choix méticuleux d'un titre.
 
 


Le contenu sémantique de tout le texte doit pouvoir y figurer comme l'univers dans une goutte de rosée, mais sans en alourdir la portance, le jet. Le titre se doit donc d'être à la fois subtil, enjôleur et modérément explicite.
 
Dans cet exercice périlleux, ce sont tout naturellement les journalistes et les auteurs de blogs qui sont amenés en première ligne à devoir résoudre ce genre d'exquise problématique, pensum rituel qui confine à l'art du koan, cette petite formule énigmatique que les maîtres zen de l'école Rinzaï proposent à leurs disciples pour les faire avancer dans l'étude de la Voie.

Plus prosaïquement, nous nous contenterons donc de prononcer un modeste mais très sincère : Bonne et heureuse année à tous les voyageurs de l'espace virtuel, de même qu'à tous les autres bien entendu !


 
 

20 novembre 2014

L'expertise des funambules

 
Nous avons ces jours-ci le curieux privilège d'assister à la disparition d'un monde, d'une civilisation se diluant sous nos yeux vaguement incrédules en un épisode transitoire qui cherche encore un nom et une forme, ce que tout un chacun peut ressentir à sa manière dans son vécu intime et selon ses propres critères de jugement.
 

 
 

Et puis bien sûr, il y a les spécialistes. Ceux qui ne doutent de rien, jamais ... Ceux-là n'hésitent pas à ouvrir la porte du futur et vous font visiter les nouveaux locaux : ce sont en quelque sorte des agents immobiliers qui vous vendent de l'espace vide, avant travaux. Pour simplifier, nous les qualifierons ici de caste technomédiatique.
 
Ces gens sont de véritables artistes, il faut bien le reconnaître. Ils n'hésitent pas à mouiller la chemise ni à descendre dans l'arène télévisuelle pour dérouler leur scénario et délivrer leurs ordonnances et autres oukases. Ce qui les dessert pourtant sur le moyen terme, c'est bien leur assurance qui finit par être contreproductive.
 
Résumons le processus : d'abord vous voyez les gars à la télé, vous vous dîtes ok, là ils nous parlent de nouveautés toutes fraîches, mais peut-être ont-ils déjà puissamment étudié la question en profondeur, sous tous les angles. Vous vous dîtes une telle maîtrise du sujet, une pareille aisance à disserter de phénomènes émergents ne peuvent pas être contrefaites. Et puis, à tête reposée et hors de l'emprise télévisuelle, vous vous mettez à réfléchir. Puisque les thèmes abordés sont réputés inexplorés car trop récents, comment se fait-ils que ces experts technomédiatiques soient déjà si bien documentés et semblent tellement sûrs de leur fait ?

Puis la réponse vous arrive subitement en spirale, comme la trace d'un ancien souvenir : autoréférence. La grande affaire philosophique de Fichte ! S'agit-il dans ce cas d'une problématique épistémologique ou d'une occurrence ontologique ? D'une contrebande maffieuse d'informations ou de la fabrication d'une conspiration en direct live ? Peut-être d'une stratégie globale de désinformation visant à promouvoir un certain ordre mondial et culturel ?

Autrement dit, les allégations de nos spécialistes sur les nouveaux mondes virtuels et autres variations similaires relèvent-elles d'une réalité communément observable ou sont-elles plutôt des constructions de l'esprit ? Nous penchons évidemment vers cette dernière option, tout en n'ignorant pas que tôt ou tard, les constructions de l'esprit se font visibles à l'œil nu.




Illustration

Edith Waddell, Los Angeles
Transcendental Carrousel
Acrylic on Canvas



 
 
 
 

23 octobre 2014

In abstracto



"L'intellection est une opération absolue, qui n'a rien à faire de l'existence ou de la non-existence d'une chose, et qui consiste à appréhender la chose même ou sa quiddité."
 Matteo d'Aquasparta, Questions disputées sur la foi et la cognition, 13ème siècle

 
 Il y a des occasions où il convient de laisser couler son intuition sans essayer de la retenir. Particulièrement lorsqu'il s'agit d'appréhender des situations complexes ou de décrypter les ambiguïtés d'un discours. L'éducation moderne ne prépare plus l'intellect à ce type d'éventualités mais se satisfait en revanche de modéliser des caricatures thématiques, lesquelles simulations présentées comme scientifiques, seraient supposées représenter des situations réelles. Oui, réelles dans la vraie réalité ...

Le pseudo esprit rationnel, cette maladie chronique propre à l'occident donneur de leçons, a déjà causé de trop nombreux ravages dont le moindre n'est pas dans cet effort constant visant à dévaloriser la démarche théorétique ou les activités considérées comme étant purement intellectuelles.

Sous d'autres cieux et d'autres régimes, le poète ou le philosophe ont pu être honorés au même titre que l'empereur. Quant au sage assis tranquillement sur son séant à méditer, il n'était pas immédiatement suspecté d'être un fainéant qui rechigne à la tâche. Encore aujourd'hui, dans certains pays asiatiques réputés parmi les plus compétitifs, des familles modernes et cultivées s'honorent d'envoyer leurs adolescents les plus prometteurs faire un stage de quelques mois dans un monastère bouddhiste. Non pas pour y être instruits d'une quelconque religion, mais pour y apprendre les arts subtils de l'esprit ...

Mais la mode est aujourd'hui au démantèlement cognitif intensif et au moins disant culturel. Le nouveau système connectiviste met en ce moment même la dernière touche à l'entreprise d'assignation à résidence visant à nous empêcher d'évoluer librement dans le champ d'abstraction. Voyez et vérifiez donc par vous-même : déjà internet vous rend moins sûrs de vos souvenirs et sabote vos rêves à la racine. Vous n'avez même pas fini de taper vos instructions de recherche sur un moteur, que déjà s'allonge une liste censée prévenir tous vos desiderata. Mais surtout à vous couper l'herbe sous les pieds. C'est affligeant. Si l'on entend nous priver du plaisir même de formuler nos requêtes lexicales, que nous restera-t-il bientôt comme espace d'autonomie mentale ?
 
 




Illustration :

Rizières de montagne
Lyette Kyny Asie du Sud-Est
 

 

20 octobre 2014

Ou marcher dans le vide


Très jeune déjà on juge indispensable de s'installer dans les cercles connectés pour s'y creuser une petite niche. Et puis, à force de rentre-dedans et de tweets à la chaîne, on pourrait même envisager d'acquérir une certaine surface, commencer à gonfler la voilure et se forger une e-réputation. Parce que maintenant on ne raisonne plus qu'en termes de plateforme, il faudrait donc toujours à la pensée un logis, une adresse. Mauvais pli, l'affaire est mal engagée.

Il convient de le dire et de le répéter aussi souvent que nécessaire, la pensée n'a pas de localisation. Phénomène quantique par excellence, la pensée n'a pas vocation à stationner dans les situations ni même à la jonction des théorèmes, fussent-ils métaphysiques. La pensée n'excelle qu'à planer où bon lui semble, voler en une nanoseconde d'un bout à l'autre de l'éternité ou encore et tout simplement, marcher dans le vide.

La pensée opère toujours à la marge, dans l'intervalle subtil entre les vagues d'énergie, tout affichage sémantique n'étant en somme que le signal formel d'un processus réussi à l'instar du lumineux clignotement des étoiles lointaines. Alors quand la politique du nouveau web consiste à vouloir nous assigner à résidence, sans doute pour tenter d'enchaîner la pensée à d'influents circuits algorithmiques de prescription sociétale et idéologique, il s'agit de lui tirer l'échelle sans l'ombre d'une hésitation.

Les nouveaux parcs à thèmes proposés dans l'espace numérique laissent déjà entrevoir leur véritable destination, qui est le formatage d'une clientèle captive. Si les programmes en cours, comme tous ceux qui les ont précédés, nous paraissent à nous autres béotiens résulter de connaissances technologiques extrêmement sophistiquées, il n'en n'est généralement rien : leurres pour la pensée et marketing de masse. Ah! le puissant susurrement des mots magiques : cloud computing, crowd sourcing et autres e-tutoring. Le caractère culture populaire et bon enfant d'injonctions subliminales, du style : "Voyez comment nous, des geeks extraterrestres surdoués, prenons sur notre agenda déjà hyperbooké pour vous expliquer patiemment comment vous aussi pouvez développer votre intelligence".

Oui, bien sûr, mais non sans façon ! Poliment mais fermement. Sous prétexte d'être en phase d'apprentissage, on n'est pas obligé de tomber tête baissée dans tous les panneaux, car la démonstration est toujours à refaire même si la mémoire garde les empreintes d'expériences antérieures réussies. Les anciennes générations connaissaient le luxe de l'ennui mais aussi la liberté d'utiliser l'intellect à leur guise. De nos jours, c'est la pensée elle-même qui se trouve être l'enjeu de manœuvres organisées visant sinon à la domestiquer, du moins à la conditionner.

Penser à penser est déjà une forme de sauvegarde. En outre, s'exercer régulièrement à "penser dans le vide" est un bon entraînement de combat. Par ces temps qui s'annoncent troublés, mieux vaut éviter de se rendre trop dépendant d'artifices extérieurs si l'on tient à garder une certaine vivacité d'esprit et un semblant d'autonomie de jugement.


 

15 octobre 2014

La vie monacale du commentateur de weblog


Il n'y a pas d'heure pour les braves.

La journée de l'impétrant commence bien avant l'aube mais déjà dans le calme et la concentration les plus propices à ses activités scripturales. Il s'agit d'abord de s'assurer qu'aucun commentaire posté sur son blog préféré durant ses quelques heures de sommeil n'ait pu échapper à sa vigilance. Fébrilement, il passe en revue les interventions de la veille et ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire à la lecture de quelques mémorables passes d'armes dont il était parfois l'instigateur, sinon l'acteur. Le plus dur étant ensuite de tromper ce temps qui s'étire interminablement jusqu'au très attendu prêche matinal, qui lui tient lieu de nourriture spirituelle quotidienne autant que de prétexte à développer son propre génie rédactionnel.
 
Les divers travaux pratiques sont exécutés rapidement et en silence : toilette, collation matinale, ménage seront aussi expéditifs que superficiels. Sachant que l''activité principale d'un commentateur est essentiellement de commenter les commentaires plus que le sermon lui-même, (habilement arrangé autour d'un flou hagiographique du meilleur effet), il se doit d'être au mieux de sa forme et d'une vigilance à toute épreuve. Il lui est donc permis de consommer d'innombrables mugs de café fort ou pour les monastères les mieux dotés, des espressi en capsule "what else".
 
Ne pas s'imaginer cependant qu'il règne ici une ambiance de  franche camaraderie. Les autres frères-commentateurs réguliers sont en réalité des concurrents féroces plus que des collègues. Dans cet univers complètement dingue relooké aux couleurs du numeric-age, les moines ne sont plus des copistes mais des contributeurs à part entière. Dans la mesure où leurs interventions sont conséquentes et bien tournées, elles peuvent en effet contribuer à la réputation d'un blog tout autant que la qualité et la persévérance de l'auteur lui-même.

Le commentaire de weblog est néanmoins un genre littéraire éphémère et délicat qui tient plus du haïku japonais que de l'analyse critique. Qui se souvient en effet des perles d'avant-hier ... sinon leur propre rédacteur. Lequel se lève parfois nuitamment pour relire et savourer ses propres tournures et trouvailles, si peu mises en valeur par le défilé incessant des réparties qui se veulent plus spirituelles les unes que les autres.

La vie monacale du commentateur est ainsi faite de solitude, de frustrations et de petites joies. On entend parfois l'un ou l'autre pouffer dans sa manche pendant l'homélie introductive. Mais surtout, dès la messe dite, on les voit tous se précipiter sur l'encyclopédique Google pour y quérir l'indispensable matériel documentaire afin de resplendir comme un astre pendant quelques minutes exaltantes.







 
 

10 octobre 2014

Ceux qui scrutent les profondeurs



Subjuguée par le paradigme accrocheur et combien esthétique de fluctuation, notre époque en est venue à perdre tous ses repères. On sait à quel point l'apologie du changement représente de nos jours un argument de vente subliminal, porteur des promesses les plus fallacieuses et les plus vides de sens. Or à l'usage, le "syndrome du perpétuel fluctuant" se révèle n'être qu'une simplification paresseuse qui évite à la pensée d'avoir à se confronter à la notion de profondeur du champ. C'est typiquement la déformation de ceux qui ne raisonnent plus que par l'intermédiaire d'un écran : tout devient plat, lisse, laminaire, tout glisse. De temps en temps, il faut juste se souvenir d'avoir à exécuter une petite mise à jour, sinon tout se disloque ...

Bien entendu, on a tenté de nous refaire à ce propos le coup désormais classique de la philosophie extrême-orientale expliquée aux nuls. Les indispensables professeurs en sinologie et autres spécialistes du prêt-à-penser à l'intention du grand public ont doctement tenté de nous faire accroire qu'en chinois, penser signifie fluctuer. Comme les cours de la bourse, donc. Plus prosaïquement, il se trouve que le programme connectiviste est aujourd'hui en mesure d'accaparer et de brouiller l'espace mental avec ses lignes d'horizon enchevêtrées, tout en procurant l'illusion d'une gestion orchestrale de l'information (quel type d'information ?). La pensée se perd dans cette opacité du pléthorique, dans le contexte grouillant d'une multiplicité idéographique, mise en scène comme étant encyclopédique. Les critères de pertinence n'ont plus vraiment de sens ici ni de valeur, puisque toute phrase en vaut une autre. Le prétendu réservoir du savoir humain que serait internet n'est qu'un leurre pour la mémoire, tout ici se désagrège comme les châteaux de sable. L'addition de bribes documentaires hétérogènes ne fait pas une histoire.

Le fond de l'affaire (si l'on ose dire) est qu'en noétique, il n'existe pas de fluctuation, il n'y a que des paliers d'abstraction qui courent jusqu'à l'infini. C'est pourquoi la pensée ne peut que s'orienter spontanément vers l'espace des profondeurs, l'espace métaphysique ...





Illustration

"Vue de Tsukuda au clair de lune avec Dame au balcon "
de Utagawa Hiroshige





 

5 octobre 2014

Internet et l'inhibition de la pensée théorique


L'attraction cognitive exercée par le web et ses extensions mobiles n'a pas encore fait l'objet d'études approfondies, bien qu'on puisse déjà en déduire de manière intuitive certains effets secondaires des plus délétères. Notamment sur les jeunes générations, qui ne connaissent souvent en matière de gymnastique de l'esprit que le clic compulsif sur un lien hypertexte.
 
Le réflexe fort répandu qui consiste à prendre pour argent comptant tout ce qui est écrit noir sur blanc est en constante progression, malgré la soi-disant émergence d'une culture de la conspiration. La rencontre d'un cerveau et d'un monde virtuel offrant des ressources réputées inépuisables n'a pourtant aucune analogie avec la recherche d'un ouvrage dans une bibliothèque ou une librairie : ici, tout défile dans une fluctuation permanente qui n'est que miroitements de surface, le but étant visiblement de retenir l'internaute dans l'arène textuelle. Il s'agit donc de réaliser (et le plus tôt sera le mieux) que dans ce contexte le concept même de référence devient inopérant, car le processus du copier-coller entraîne des imbrications en chaîne à des niveaux si subtils qu'elles sont quasiment impossibles à détecter, même pour un robot.
 
Théoriser le web n'est donc possible qu'en mettant le système en perspective, ce qui suppose d'être encore en mesure de pouvoir s'en distancier. Dès lors comment attendre cela d'une génération qui n'a connu comme répertoire culturel que des données glanées sur divers sites et comme seule autorité professorale Wikipédia, où des bénévoles anonymes dont on ne connaîtra pas le degré d'érudition ni de neutralité composent et décomposent les articles au fil du temps !

Et pourtant il faudra bien sortir du cercle magique pour réfléchir et se donner une chance de définir ces nouvelles expériences cognitives et intellectuelles. Cela demande une indéniable forme de courage et osons le terme, un véritable saut dans le vide. Ce qui n'a rien d'anecdotique quand on songe qu'il paraît déjà incongru à certains d'envisager de remettre en cause les nouvelles procédures invasives que les grands opérateurs du web sont en train de mettre en place dans une passivité quasi générale ...