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14 juin 2017

Déchiffrer les pliures de l'éventail


   
 
  


La vérité réside dans les détails dit le proverbe et ce n'est pas pour rien que les bavards ont toujours là matière à produire du verbe...

L'esprit de synthèse et l'habitude de la lecture rapide nous conduisent en général à survoler les textes sans trop nous y arrêter, en nous promettant parfois d'y revenir mais sans jamais en avoir le temps. Et pourtant c'est généralement dans le creux de la vague que l'on trouve des réponses à des questions non formulées ou de précieuses informations que l'on cherchait sans en être vraiment conscient.
 
Toutefois si dans la vie courante il est facile de noter certains détails au passage, comme en coup de vent, il sera plus délicat de s'arrêter un moment pour réfléchir sur l'éventuelle récolte d'informations intéressantes. Car il serait dommage de laisser passer un filon rare par distraction ou nonchalance et plus souvent encore pour satisfaire à une précipitation parfaitement inutile.
 
Or, nous l'avons tous expérimenté un jour ou l'autre, c'est bien en prenant le temps de nous attarder sur un détail ou de suivre au flair un lien de référence que l'on tombe parfois sur des trésors cachés.

Les rides, les creux, les aspérités recèlent parfois des univers dissimulés, des cosmogonies à découvrir mais dont notre insatiable fuite en avant risque de nous empêcher de prendre conscience. Et bien sachons-le, le bonheur est parfois dans les failles.
 
A cet égard, le symbole de l'éventail est très éloquent : ouvert, semi-ouvert, fermé. Dans cette représentation élégante de la réalité il y a le creux et la crête, le dissimulé et l'apparent. C'est là le terrain de jeu de la conscience et c'est en jouant de l'un que l'on découvre l'autre et vice-versa.

Et encore devrait-on questionner la possibilité que ce soit la conscience elle-même qui génère ces pliures dans l'éventail, comme un ordinateur qui composerait des algorithmes à seule fin de les résoudre...






15 mars 2016

Uberisation cognitive


Les affaires reprennent... Entre deux averses et quelques flocons de neige, voici déjà poindre les premières fleurs de magnolia, exhibant leur pose élégante à l'extrémité des branches encore nues.

Et nous-même avons en ce moment fort à faire pour courir après un monde qu'on essaye de nous escamoter en nous le présentant déjà comme radicalement nouveau. Un vœu pieux, à vrai dire, car nous ne somme pas si dupes !

Prenons par exemple ce  fameux procédé d'uberisation, qu'on essaye de nous vendre comme révolutionnaire dans les domaines les plus divers. En réalité, il s'agit d'un phénomène de leurre et le mythe de simplification qu'on lui prête volontiers correspond tout bonnement à l'effacement des critères de qualité, selon la formule magique : "mieux, en moins bien". En gros, il s'agit là d'une méthode de sauvage : je rentre dans le champ, je bouscule tout et je prends la place.

Si l'usage désormais généralisé d'internet est sans doute un accélérateur de communication et d'échanges productifs, c'est aussi une source inépuisable de malentendus et de manipulations. A tel point, qu'on en vient parfois à regretter le bon vieux temps où nous n'avions que la télévision pour nous proposer des fictions. A l'époque en effet, on voyait à peu près d'où venaient les coups. Un peu de culture générale et de présence d'esprit suffisaient généralement pour identifier tant le contenu du message que les intentions du messager. Aujourd'hui, virtualité oblige, les pièges sont subtilement disséminés partout, presque indétectables, parfois revêtus des apparences les plus officielles. Laissons de côté tous les virus, malwares et autres infections dont il est conseillé de se prémunir pour nous concentrer plus spécifiquement sur le risque essentiel qu'encourt de nos jours l'internaute distrait ou naïf, à savoir la manipulation psychologique. Le piège mental.

Invisible, indicible, improbable : une sorte de technologie du crime parfait est en train de se développer sous nos yeux ébahis. Sous des apparences respectables, on voudra nous vendre telle théorie, telle nouvelle pratique dans l'économie numérique ou telle information non vérifiable. Le processus est des plus simples : il suffit de sélectionner quelques mots-clés attractifs et de bricoler un site, un blog, un point de chute quelconque. Ne reste qu'à faire tourner le moulin, business as usual... on fait courir des rumeurs, on modifie les pages Wikipedia, on sature Google de leitmotive envahissants et bien ciblés.

De nouveaux concepts seront ainsi créés et si leur symbolique s'avère suffisamment efficace et attractive, ils seront bientôt intégrés dans la nouvelle mythologie qui est en train de se mettre en place. Non, l'homme n'a pas besoin de voir pour croire. En revanche il a toujours besoin de croire pour vivre.

Heureusement, les bons détectives n'ont pas fini de détecter...

12 mars 2015

Internet ou les fragments du rêve


En tant que qu'individus dotés de la faculté de penser nous avons toujours su naviguer de manière instinctive entre les dimensions noétiques, les idées non linéaires et les paliers d'abstraction, les enchaînements nécessaires s'effectuant en mode subliminal dans les profondeurs du champ cognitif. Notre mémoire permet le cas échéant de retracer les cheminements parcourus dans le développement d'une séquence réflexive et d'y apporter des éléments complémentaires, voire de subtiles retouches. Le déroulement, le brassage et la manipulation de plans conceptuels complexes sont à la portée d'un enfant de cinq ans qui saurait jouer aux cartes.
 
Avec l'implémentation d'internet on a cette fois affaire à toute autre chose : une sorte de superficialité multiforme et sans fondements, qui procure néanmoins  l'illusion de ressources virtuelles inépuisables.

On prend rarement ce petit  temps d'arrêt qui nous permettrait de réfléchir à l'origine et à la nature de toutes les informations qui défilent sur nos écrans. Il arrive encore aux internautes les plus aguerris de glisser comme des novices sur cette patinoire en trompe-l'oeil et qui pourtant ne recèle aucune épaisseur, densité ou profondeur que l'on pourrait sonder. A moins qu'on ne veuille y poursuivre éperdument la mythologie urbaine du "dark internet" ou que l'on aille perdre ses repères dans quelque jeu de conquête spatiale en ligne. En vérité, tout ce qui apparaît à nos requêtes ce sont des bribes d'information sans contenu réel et aux origines des plus aléatoires. Pour s'en convaincre il suffit de se rappeler que n'importe qui peut ouvrir instantanément un site web et y encoder tout ce qui lui chante. C'est un peu du pittoresque d'un champ de foire médiéval que l'on retrouve ici : des charlatans et des magiciens s'y côtoient dans la pénombre propice de l'anonymat. De doctes experts frôlent des quasi-analphabètes sans qu'on puisse clairement les distinguer au premier abord. Les motivations aussi se mélangent et créent des interférences occultes. Certains transportent leurs intérêts commerciaux ou leurs ambitions professionnelles bien au-delà du visible, alors que d'autres ne sont animés que par l'étalage public de leur autobiographie romancée.
 
On avait pourtant voulu voir dans ce brouillard virtuel une nouvelle agora pour l'intelligence humaine, alors qu'on ne fait qu'y pressentir un lieu de perdition pour les traditions culturelles et les langages. Les spécialistes se regroupent entre eux, dans des aréopages très confidentiels, quand le grand public se contente des offres minimalistes d'un Google devenu national et soumis aux restrictions légales en vigueur dans les pays hôtes. Wikipédia, comme on  l'avait déjà souligné dans un précédent billet, n'est que la pointe fluctuante d'un iceberg indéfini de volontaires plus ou moins versés dans leur domaine. Il s'avère donc bien qu'à rapide allure certaines données mémorielles aillent se perdre dans les limbes, il y a maintenant des langages qu'on oublie de parler et des écritures qui ne servent plus.

Pour conjurer l'extinction des civilisations, il conviendra donc de ne pas renoncer à ses fondamentaux les plus précieux, chacun les siens.
Cheminer à la rencontre des grands arbres pour leur adresser quelques sourires intérieurs. Lever les yeux pour sonder les nuages.
Consulter encore tous ces vieux livres fatigués, ne pas se lasser d'inscrire quelques phrases brèves autant qu'inspirées dans un gros cahier à la couverture ternie.
Parcourir les rayons des bibliothèques, à la recherche de tous ces ouvrages qui ne seront jamais mis en ligne et qui s'abîmeront dans l'oubli, comme jadis Alexandrie.




Illustration :

Rob GONSALVES (Canada)

 
 


23 octobre 2014

In abstracto



"L'intellection est une opération absolue, qui n'a rien à faire de l'existence ou de la non-existence d'une chose, et qui consiste à appréhender la chose même ou sa quiddité."
 Matteo d'Aquasparta, Questions disputées sur la foi et la cognition, 13ème siècle

 
 Il y a des occasions où il convient de laisser couler son intuition sans essayer de la retenir. Particulièrement lorsqu'il s'agit d'appréhender des situations complexes ou de décrypter les ambiguïtés d'un discours. L'éducation moderne ne prépare plus l'intellect à ce type d'éventualités mais se satisfait en revanche de modéliser des caricatures thématiques, lesquelles simulations présentées comme scientifiques, seraient supposées représenter des situations réelles. Oui, réelles dans la vraie réalité ...

Le pseudo esprit rationnel, cette maladie chronique propre à l'occident donneur de leçons, a déjà causé de trop nombreux ravages dont le moindre n'est pas dans cet effort constant visant à dévaloriser la démarche théorétique ou les activités considérées comme étant purement intellectuelles.

Sous d'autres cieux et d'autres régimes, le poète ou le philosophe ont pu être honorés au même titre que l'empereur. Quant au sage assis tranquillement sur son séant à méditer, il n'était pas immédiatement suspecté d'être un fainéant qui rechigne à la tâche. Encore aujourd'hui, dans certains pays asiatiques réputés parmi les plus compétitifs, des familles modernes et cultivées s'honorent d'envoyer leurs adolescents les plus prometteurs faire un stage de quelques mois dans un monastère bouddhiste. Non pas pour y être instruits d'une quelconque religion, mais pour y apprendre les arts subtils de l'esprit ...

Mais la mode est aujourd'hui au démantèlement cognitif intensif et au moins disant culturel. Le nouveau système connectiviste met en ce moment même la dernière touche à l'entreprise d'assignation à résidence visant à nous empêcher d'évoluer librement dans le champ d'abstraction. Voyez et vérifiez donc par vous-même : déjà internet vous rend moins sûrs de vos souvenirs et sabote vos rêves à la racine. Vous n'avez même pas fini de taper vos instructions de recherche sur un moteur, que déjà s'allonge une liste censée prévenir tous vos desiderata. Mais surtout à vous couper l'herbe sous les pieds. C'est affligeant. Si l'on entend nous priver du plaisir même de formuler nos requêtes lexicales, que nous restera-t-il bientôt comme espace d'autonomie mentale ?
 
 




Illustration :

Rizières de montagne
Lyette Kyny Asie du Sud-Est
 

 

2 octobre 2014

Brouillage mental : les maîtres du puzzle



Le modèle connectiviste semblait devoir apporter une ouverture sur le monde, de même qu'une optimisation radicale des standards de l'information. Après quelques années d'internet à haut débit, on voit déjà qu'il n'en est rien. Bien au contraire, on constate que l'utilisateur compulsif des plateformes de connexion vit dans un univers parallèle qui est en vérité une sorte de brouillard opacifiant et neutralisant. Le surfeur ne "ride" pas, il est juste manipulé.

Il faut savoir que dans cette dimension l'information n'est qu'un leurre, une valeur d'ajustement qui dépend de critères fluctuants et parfois assez ésotériques. Les moteurs de recherche ne font d'ailleurs guère mystère du fait que les résultats de recherche placés en tête de liste correspondent plus à des créneaux commerciaux qu'à des bases objectives ou scientifiques. Pour le reste, il suffira de prendre pour exemple quelques uns de ces weblogs à l'aspect sobre et discret, généralement consacrés à des thèmes d'ordre politique, économique ou artistique. Certains d'entre eux offrent une véritable tribune ouverte aux lecteurs, lesquels ne se privent pas d'y exercer leur talent critique ni d'apporter quelque grain à moudre à ce moulin. En apparence, les commentaires s'alignent sagement les uns derrière les autres selon leur ordre d'arrivée, délivrant leur portion congrue d'information-désinformation. A y regarder de plus près on s'aperçoit avec stupeur que les interventions sont déplacées, décontextualisées puis recasées selon le bon plaisir du webmaster.

Dès lors on comprend bien que tout message peut être recyclé dans une nouvelle configuration, voire dans un sens très différent. Le  magicien qui sommeille en chaque créateur de blog sait bien être attentif aux signes les plus subtils et aux indices de transformation. Il ne se prive donc pas de brasser et rassembler les morceaux du puzzle qu'il compose et recompose avec la patience tranquille que seule peut conférer l'extraterritorialité du web.

A l'occasion on aura donc tout le loisir d'assister, médusé, à un détournement sémantique des propos des internautes sous la direction d'un chef d'orchestre invisible mais omniprésent. Les fils des commentaires sont savamment détricotés puis réarrangés, donnant une nouvelle tonalité à l'ensemble. Au final et si l'auteur du blog est un geek un peu artiste, on peut assister à l'émergence d'une symphonie harmonieuse où les propos épars des uns et des autres sont imbriqués dans un jeu de rôles quasi scénarisé. Les intervenants extérieurs ne sont au final que des pions circulant à leur insu sur le plateau d'un jeu complexe, à niveaux multiformes.


 

6 septembre 2014

Un blog si tranquille

 
Un bon conseil : quand vous partez en excursion sur le web et croisez sur votre chemin d'humbles weblogs à l'aspect anodin, presque invisibles dans le bocage virtuel, sachez que les apparences peuvent être trompeuses. Le cachet d'amateurisme et la modestie de l'installation peuvent parfois réserver d'étranges surprises.
 
Pas de quoi paniquer non plus, mais il sera toujours préférable de garder à l'esprit qu'une bonne théorie de réserve vaut mieux que pas de théorie du tout ! Et il faut savoir qu'aujourd'hui c'est précisément dans ces lieux secrets que peut s'élaborer le monde de demain. Eh! oui, ce que vous aviez pris pour une cabane de jardin est peut-être un refuge intellectuel où de nouveaux paradigmes sont en cours de création. A moins que des agents au service d'une puissance inconnue n'aient choisi ce mode d'emprise sur l'esprit des internautes trop crédules. Qui donc irait se méfier d'un petit ermitage perdu au milieu des forêts du web ?
 
Pour en avoir le cœur net, rien ne vaut une analyse approfondie des commentaires liés aux articles d'un blog. Ici encore, pas de règles générales, mais du feeling, de la psychologie (et si possible un bon bagage de culture générale). N'oublions pas que dans certains blogs parmi les plus fréquentés, c'est l'un des commentateurs réguliers qui est le véritable patron du bar. Celui qui brille dans les débats pendant que l'auteur présumé se coltine le boulot rédactionnel ! Par ailleurs, un nombre très élevé de commentaires est typiquement l'indicateur qui permet de supputer qu'un blog est téléguidé de l'extérieur. Mais l'absence de commentaires est tout aussi sujette à caution, car cela laisse supposer que le blog en question se positionne dans un rôle d'observatoire, voire d'arbitrage. Inquiétant. Peu de commentaires mais pointus laissent à penser que les intervenants se la jouent "au-dessus" de nos têtes, entre initiés. Il pourrait donc bien s'agir là encore d'un leurre, un blog de combat déguisé en petit blog inoffensif !
 
Bref, il n'est jamais trop tard pour se poser les bonnes questions ...