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8 février 2015

Combler les manques


 
A contempler ces arbres qui habitent avec tant d'élégance et d'ingéniosité juste au-dessus de nulle part, il peut venir à l'idée que vivre c'est essentiellement combler des failles. Il serait donc question de faire ce qui n'a jamais été fait et d'inventer ce qui n'existe pas. Ou encore de penser l'impensé. Et ça c'est vraiment génial comme mission : activer des creux ontologiques.
 
 
 
 
On se retrouve dès lors avec l'objectif implicite de pallier à certaines carences et d'instruire des absences. Ou encore, de constater des lacunes. Et ce n'est pas l'ouvrage qui manque, si on veut bien regarder autour de soi. Non seulement cet objectif de comblement du vide est particulièrement stimulant, mais en plus il représente de quoi occuper une vie entière. Et même beaucoup plus, puisque bizarrement le non-être semble toujours plus abondant que l'être. Ah! côtoyer de profonds abîmes et s'avancer sans hésiter dans l'étrange inconnu.

Il faut donc beaucoup d'imagination pour vivre en pleine conscience, car à vrai dire rien n'est prescrit ni programmé par avance. Il s'agit d'inventer la mélodie à chaque instant tout en se contentant de l'orchestre d'amateurs qui est mis à notre disposition : les rafales désaccordées du vent sur les toits, le soleil qui n'est jamais là où il faudrait pour la photo et la nuit insaisissable. Ah! la nuit qui est toujours trop longue ou trop courte.

Toutefois de cette prodigieuse faculté créative dont nous bénéficions minute après minute découle nécessairement une forme de responsabilité philosophique qui devrait imprégner nos orientations et nos réflexions. La nature de l'enjeu est d'une grande noblesse : quand on a le pouvoir de meubler le vide, ne serait-ce que l'espace d'un instant, on peut aussi faire en sorte que le prochain geste soit juste et que la pensée soit belle, harmonieuse et bienfaisante ...





 
 


20 novembre 2014

L'expertise des funambules

 
Nous avons ces jours-ci le curieux privilège d'assister à la disparition d'un monde, d'une civilisation se diluant sous nos yeux vaguement incrédules en un épisode transitoire qui cherche encore un nom et une forme, ce que tout un chacun peut ressentir à sa manière dans son vécu intime et selon ses propres critères de jugement.
 

 
 

Et puis bien sûr, il y a les spécialistes. Ceux qui ne doutent de rien, jamais ... Ceux-là n'hésitent pas à ouvrir la porte du futur et vous font visiter les nouveaux locaux : ce sont en quelque sorte des agents immobiliers qui vous vendent de l'espace vide, avant travaux. Pour simplifier, nous les qualifierons ici de caste technomédiatique.
 
Ces gens sont de véritables artistes, il faut bien le reconnaître. Ils n'hésitent pas à mouiller la chemise ni à descendre dans l'arène télévisuelle pour dérouler leur scénario et délivrer leurs ordonnances et autres oukases. Ce qui les dessert pourtant sur le moyen terme, c'est bien leur assurance qui finit par être contreproductive.
 
Résumons le processus : d'abord vous voyez les gars à la télé, vous vous dîtes ok, là ils nous parlent de nouveautés toutes fraîches, mais peut-être ont-ils déjà puissamment étudié la question en profondeur, sous tous les angles. Vous vous dîtes une telle maîtrise du sujet, une pareille aisance à disserter de phénomènes émergents ne peuvent pas être contrefaites. Et puis, à tête reposée et hors de l'emprise télévisuelle, vous vous mettez à réfléchir. Puisque les thèmes abordés sont réputés inexplorés car trop récents, comment se fait-ils que ces experts technomédiatiques soient déjà si bien documentés et semblent tellement sûrs de leur fait ?

Puis la réponse vous arrive subitement en spirale, comme la trace d'un ancien souvenir : autoréférence. La grande affaire philosophique de Fichte ! S'agit-il dans ce cas d'une problématique épistémologique ou d'une occurrence ontologique ? D'une contrebande maffieuse d'informations ou de la fabrication d'une conspiration en direct live ? Peut-être d'une stratégie globale de désinformation visant à promouvoir un certain ordre mondial et culturel ?

Autrement dit, les allégations de nos spécialistes sur les nouveaux mondes virtuels et autres variations similaires relèvent-elles d'une réalité communément observable ou sont-elles plutôt des constructions de l'esprit ? Nous penchons évidemment vers cette dernière option, tout en n'ignorant pas que tôt ou tard, les constructions de l'esprit se font visibles à l'œil nu.




Illustration

Edith Waddell, Los Angeles
Transcendental Carrousel
Acrylic on Canvas